Conférence « Y a-t-il un pilote chez SHAFT ? » (partie 2)

15 février, 2015 dans Articles, Conférences, Site

Jonetsu est une jeune convention créée par l’association Nijikai axée sur la pédagogie et l’apprentissage des rouages des animes et des mangas. Le point central de la convention est la tenue de conférences par des professionnels et des amateurs, dans le but d’apprendre et d’informer le public sur l’envers peu connu du décor.

Cette page est la deuxième partie d’une retranscription (avec quelques précisions rajoutées) de la conférence présentée le samedi 28 mars 2015 à la convention Jonetsu.

Caractéristiques du style SHAFT

Comme vous le savez tous, l’animation est un procédé qui consiste à créer l’illusion du mouvement, une forme d’action à l’aide d’une succession d’images. C’est une technique généralement coûteuse en temps et en matériel, ce qui en fait sa faiblesse par rapport aux tournages de films avec personnes réelles, mais aussi sa force, car elle n’est pas soumise aux mêmes limites et réalités techniques.
Quelle que soit l’œuvre, l’animation est donc une tricherie visuelle. Et dans l’industrie de la japanime, SHAFT ne déroge évidemment pas à cette règle. Mais sa particularité réside dans le fait qu’il montre ostensiblement cette tricherie, qu’il le revendique même et en fait son fer de lance dans pratiquement toutes ses productions.

SHAFT est un studio qui s’est fait connaître grâce à ses mises en scène audacieuses et à des choix esthétiques non conventionnels. On appelle cela le « style SHAFT ».
Pour résumer, le style SHAFT, c’est entre autres un regroupement d’une multitude d’éléments visuels singuliers, voire impossibles en réalité. Ce style visuel, présent dans presque toutes les productions du studio depuis une dizaine d’années, sert une mise en scène atypique et reconnaissable. Ces petites astuces et techniques sont caractéristiques du studio et de son staff.
Pour des soucis de présentation [de la conférence], nous allons différencier les mises en scène de manière très simpliste : les plans d’ensembles et les plans rapprochés.

 
Le plan d’ensemble chez SHAFT permet aux spectateurs d’apprécier la profondeur, réaliste ou non, d’un décor, ainsi que la relative importance d’une scène. Il donne un sentiment à la fois d’immensité et d’intimité au spectateur, qui, du fait de l’endroit où est située la caméra, a l’impression de ne pas être simplement omniscient, mais d’être un passant et donc de faire partie de la scène.
Cela passe visuellement par des éléments de décor en premier plan, cachant une partie plus ou moins grande de la scène, tandis que les personnages sont au second plan. Ainsi, le spectateur fait lui aussi partie de la scène.
Un angle de vue éloigné de l’action et des décors absurdement grands font partie des astuces renforçant ce sentiment.



Ces éléments visuels peuvent également être remplacés par des passants et des personnages tertiaires devenus inexistants ou remplacés par de simples objets géométriques. Ils accentuent l’intimité du spectateur envers les personnages, alors qu’ils sont dans un immense lieu avec théoriquement une foule et des passants.
Selon les circonstances, les personnages eux-mêmes peuvent être représentés de manière simpliste.



 
D’un côté, le plan rapproché chez SHAFT se distingue par une immobilité de la caméra et des personnages, laissant la place à diverses caractéristiques visuelles souvent impossibles à reproduire dans la réalité, telles que des cheveux flottant au vent pendant un long moment, malgré la nécessité d’avoir un vent puissant ou d’être dans un espace non clos pour en arriver là. Notez aussi que les vêtements bougent rarement avec le vent, même lorsque les cheveux bougent.



De l’autre côté, le plan rapproché se distingue particulièrement par des mouvements de caméra longeant souvent une partie du corps et/ou le visage d’un personnage-clé durant son dialogue. Il accentue l’importance de la scène et marque un moment important pour le spectateur, qui se sent happé par ce mouvement anormalement long et très rapproché de la caméra sur le personnage.
Ce type de plan rapproché est souvent le moment idéal pour placer un petit mouvement anatomiquement impossible de la nuque d’un personnage, devenu signature du style SHAFT : le fameux « headtilt ».
headtilt

Le style SHAFT, c’est une volonté de marquer le spectateur, que ce soit durant une scène banale, dès le début d’une série ou d’un épisode par une introduction ou un générique. L’incrustation telle quelle de photos fait partie de cette volonté de marquer visuellement sans forcément faire appel à une grosse pirouette technique.



Les comptes à rebours et les cartons informatifs apparaissant pendant 1 demi-seconde sont d’autres exemples de cette volonté de commencer de manière peu conventionnelle une scène ou un épisode.
Certaines séries sont très gourmandes en compte à rebours, jusqu’à en utiliser un différent à chaque épisode.



Selon la série, c’est aussi une manière de plaisanter sur les “ déboires” du studio, en mettant de petits commentaires pendant les demi-secondes du compte à rebours. Ci-dessous, les cartons informatifs d’un compte à rebours dans Zan Sayonara Zetsubō Sensei : « le directeur de l’animation est introuvable », « on peut abandonner tout espoir de respecter les délais ».

le_directeur_de_lanimation_sest_barreon_est_dans_la_mouise

Concernant les génériques, une bonne partie des productions shaftiennes de ces dix dernières années ont des génériques d’ouverture ou de fin assez recherchés. Ils sont quelques fois marquants au niveau technique, mais c’est surtout au niveau créatif et visuel qu’ils se démarquent en général. Un générique est une des cartes de visite les plus importantes pour un anime. C’est le générique qui marquera le nom de la série dans l’esprit des spectateurs.
Qui plus est, ces génériques peuvent être modifiés ou ajoutés selon l’avancement de l’anime.



C’est ainsi qu’un nouveau générique peut annoncer l’arrivée d’un nouvel arc scénaristique même s’il ne fait que 2 épisodes ; que de nouveaux personnages et de nouveaux éléments peuvent être insérés et compléter le générique au fur et à mesure de l’histoire.
Dans le cas d’ef – a tale of melodies, il y a presque autant de versions différentes que d’épisodes dans la série : les couleurs changent selon les épisodes, des personnages apparaissent selon leur arrivée dans le scénario, les personnages principaux et même la chanson disparaissent du générique selon le ton de l’épisode et la gravité de l’histoire.
Enfin, le cas de Natsu no Arashi! est tout aussi particulier : les poses de chaque personnage sont des références directes aux jaquettes de singles et d’albums japonais des années 70 et 80, et la première moitié de la chanson change à chaque épisode. C’est ainsi qu’au premier épisode, les paroles commencent par « Ceci est mon premier été », tandis que le deuxième épisode commence par « Ceci est mon deuxième été », jusqu’à évidemment le 13e et dernier épisode avec « Ceci est mon treizième été » correspondant donc à l’âge du héros.

 
Outre les génériques, SHAFT est connu pour ses illustrations de fin d’épisode. Des artistes, professionnels ou non, n’ayant pas nécessairement vu leurs mangas adaptés par le studio, produisent des dessins qui seront montrés à la fin des épisodes, mais parfois également lors de la coupure pub. Ci-dessous l’end card du mangaka Hekiru HIKAWA (Pani Poni) pour le premier épisode d’Arakawa Under the Bridge et l’end card de l’illustrateur Akio WATANABE (Popotan, Monogatari Series) pour l’épisode 5 d’ef – a tale of melodies.

End card de Hekiru Hikawa pour Arakawa
End card par Akio Watanabe pour ef

Enfin, le style SHAFT, c’est aussi des corrections et des changements de grande importance pour les sorties en Bluray/DVD d’une oeuvre. Que les changements soient plus ou moins justifiés (image 1), ou qu’il n’y ait pas eu changement alors qu’il devrait y en avoir (image 2 – oui, c’est la version blu-ray), ce studio est réputé pour ses retouches beaucoup plus importantes que celles des autres studios, que ce soit en terme de quantité ou en terme de purs changements. C’est ainsi que bon nombre de scènes dans plusieurs séries ont été entièrement refaites, chose rare dans l’industrie, où il n’y a souvent que des retouches et pas de production de scène à part entière pour les sorties commerciales.
SHAFT est tellement réputé pour ses “nouvelles” versions que l’on peut jouer au jeu des 7 différences même quand les changements ne sont pas si pertinents.

Voici un exemple précis d’une retouche inutile avec d’une part et d’autre une image de la version TV et une image de la version Blu-ray de Maria†Holic :

maria3maria4

Ces montagnes, vous ne le verrez qu’une seule et unique fois dans toute la série : aux premières secondes du premier épisode de la première saison, et elles n’ont aucune importance dans la série.

 
Le style SHAFT est donc une marque de fabrique regroupant toutes ces caractéristiques, ces tricheries spécifiques au média qu’est l’animation. Ceci n’est qu’une liste non exhaustive de techniques, tant il y a de choses à dire sur les éléments du style SHAFT. La présence et la maîtrise de ces composants induisent une ambiance particulière et unique à chaque anime, y compris entre les saisons d’une même série.

Vers la précédente partie (1)

Vers la prochaine partie (3)

Partager ce contenu :