Conférence « Y a-t-il un pilote chez SHAFT ? » (partie 3)

15 février, 2015 dans Articles, Conférences, Site

Jonetsu est une jeune convention créée par l’association Nijikai axée sur la pédagogie et l’apprentissage des rouages des animes et des mangas. Le point central de la convention est la tenue de conférences par des professionnels et des amateurs, dans le but d’apprendre et d’informer le public sur l’envers peu connu du décor.

Cette page est la troisième partie d’une retranscription (avec quelques précisions rajoutées) de la conférence présentée le samedi 28 mars 2015 à la convention Jonetsu.

Comment est né le style SHAFT ?

Si ces composants sont aujourd’hui présents dans toutes leurs productions, ce ne fut pas le cas dès la création. Bien que des bases aient été posées auparavant, il a fallu attendre l’arrivée de quelques figures emblématiques du studio pour qu’elles prennent réellement forme.

kubotaLors de son arrivée à la tête du studio, en 2004, le tout nouveau patron Mitsutoshi KUBOTA bouleverse l’organisation du studio. En le remplaçant par une structure plus moderne, DIGITAL@SHAFT, il va notamment réduire les effectifs de la section de colorisation au profit des autres.
Ceci va lui permettre d’engager de nouveaux animateurs, avec entre autres Akiyuki SHINBŌ, Shin ŌNUMA et Tatsuya OISHI, que les fans nommèrent « team SHINBŌ » suite à l’influence qu’ils auront sur le style du studio.

 
shinboAkiyuki SHINBŌ est peut-être le nom le plus associé à SHAFT. En effet, il est crédité comme réalisateur sur toutes les séries et tous les films du studio, à l’exception de quatre (Le Voyage de Kino et REC, réalisées par Ryutarô NAKAMURA, et les deux ef, réalisées par Shin ŌNUMA). De nombreux éléments que nous associons au style SHAFT viennent de lui, tel que le fameux headtilt (une référence à l’Île au Trésor d’Osamu DEZAKI), les brusques variations de distance de la caméra, ou encore la métonymie (le fait de remplacer un personnage par un objet/symbole), quand bien même son intervention sur les animés du studio est souvent faible.
Ces tics étaient déjà visibles dans ses premiers travaux, alors qu’il est réalisateur d’épisode pour le studio Pierrot, dans lequel il est rentré au début des années 80 en tant qu’animateur-clé sur la série Yu Yu Hakusho, diffusée de 1992 à 1995. Il adore utiliser une seule et même couleur pour mettre en scène, et ne différencier les personnages et le décor que par des nuances de cette même couleur.
Il travaille ensuite sur différentes séries et dirige la production d’un certain nombre d’OAV restés assez confidentiels (Tenamonya Voyagers, Twilight of the Dark Master…), pour finalement réaliser sa première série en 1999, Metal Fighter Miku. Déjà, sa propension à n’être réalisateur que de nom se fait sentir : il ne s’impliquera en réalité que sur un seul des épisodes de la série. Il obtiendra sa première série originale en 2001 : The SoulTaker avec le studio TATSUNOKO, pour lequel il a déjà travaillé sur des OAV. Il s‘impliquera pour le coup réellement sur cette série, bien qu’elle n’obtiendra qu’un succès d’estime, influençant d’autres réalisateurs.
Réalisant par la suite des OAV hentai sous pseudonyme (dont le plus connu est Jūhachi MINAMIZAWA), il rentrera en contact avec le studio Seven Arcs, pour lequel il réalisera une série d’OAV adaptant le visual novel Triangle Hearts. Ceci se prolongera sur la réalisation d’un anime spin-off à ce VN, la série Magical Girl Lyrical Nanoha, qu’il ne dirigera encore une fois que nominalement.
En 2004, il dirigera une nouvelle série d’OAV dans laquelle il s’impliquera personnellement : Le Portrait de la Petite Cosette. Ce sera son dernier projet avant de rejoindre le studio SHAFT, la même année.
Il sera crédité comme réalisateur, puis réalisateur en chef, sur toutes les séries du studio, bien que son rôle au sein de ce dernier soit plus celui d’un producteur et d’un formateur. Il réalisera cependant régulièrement des épisodes durant ses premières années dans le studio, toujours sous un pseudonyme.
 

Oonuma shaft Shin ŌNUMA a fait partie des deux réalisateurs phares de SHAFT, œuvrant souvent sous la direction de SHINBŌ. Comme tous les membres de la « team SHINBŌ », son style a laissé une marque dans la manière que SHAFT a de rendre les animes de nos jours, malgré le fait qu’il ne soit plus présent. Étant déjà au fait de l’utilisation d’ordinateurs dans la production d’animes à une époque où ceci était encore peu courant dans l’industrie, il fut au départ chargé du traitement numérique des animes du studio, département nouvellement fondé suite à la restructuration du studio, devenant DIGITAL@SHAFT. Il deviendra cependant très vite un élément central du studio, dirigeant régulièrement des animés sous la tutelle de SHINBŌ (ou indépendamment).
Il commença sa carrière chez Office AO. Il rencontra cependant Akiyuki SHINBŌ lors de la réalisation de la série d’OAV Triangle Hearts, au studio Seven Arcs. C’est grâce à cela qu’il sera par la suite recruté pour travailler chez SHAFT afin d’effectuer le traitement numérique des animes, puis réaliser des séries à part entière. Il dirigera ainsi la production de Pani Poni Dash!, Shin Negima!? ou Natsu no Arashi!. Il sera également l’une des deux seules personnes, après la restructuration de 2004, à réaliser un anime sans la présence de SHINBŌ. C’est donc en tant que seul maître à bord qu’il réalisera les deux saisons d’ef. Il réalisera également de nombreux openings dans le studio, tels que ceux des deux premières saisons de Hidamari Sketch, le second de Sayonara Zetsubō Sensei ou encore ceux des ef, openings dans lesquels sa patte graphique est très visible.
Cependant, en 2009, alors que la seconde saison de Natsu no Arashi! était en cours de production, il quitta le studio pour rejoindre SILVER LINK. ŌNUMA réalisera quasiment tout les animes de ce nouveau studio, mais son rôle sera en vérité assez semblable à celui que tient SHINBŌ chez SHAFT, guidant plus que réalisant réellement.

 
oishiPour finir ces quelques longues biographies, intéressons-nous à Tatsuya OISHI. Entré au studio en tant que réalisateur d’épisode et d’openings, il gravira cependant vite les échelons pour finir réalisateur de série, influençant grandement les animateurs de SHAFT. Il dit lui-même être influencé par un des vétérans du studio : Nobuyuki TAKEUCHI.
Commençant sa carrière en tant qu’animateur-clé au studio Junio, il en partit cependant rapidement pour devenir freelancer. C’est ainsi qu’il rencontra Akiyuki SHINBŌ, en travaillant sur les séries Yu Yu Hakusho et Tenamonya Voyagers. Il eût également une première expérience de réalisation avant de rejoindre SHAFT en faisant le storyboard de Cyborg 009: The Cyborg Soldier.
Une fois recruté chez SHAFT, son rôle se cantonnera d’abord à la réalisation d’épisode et au storyboard. Il sera cependant très vite repéré et sera par la suite chargé de réaliser de nombreux openings, tels que les génériques de Pani Poni Dash!, Sayonara Zetsubō Sensei, Shin Negima?! ou encore Maria†Holic. Ses storyboards étant généralement de très bonne qualité, que ce soit dans l’art ou la direction, il fut choisi pour diriger la réalisation de la deuxième saison de Hidamari Sketch, qui porte ses marques de manière très visible.
Sa première (et dernière, à l’heure actuelle) série où il sera crédité en tant que réalisateur (ou plutôt assistant réalisateur, SHINBŌ prenant la place de réalisateur, comme à son habitude) sera Bakemonogatari. Cet anime est extrêmement marqué de son style, avec très peu d’influences extérieures, faisant de cette série un des travaux les plus radicaux que SHAFT ait fait.
Bien que les nouvelles soient très rares à son sujet, il travaille encore chez SHAFT. Il n’a jamais réalisé d’autre série pour le moment, et il est même crédité assez rarement. On suppose très fortement qu’il est responsable du film Kizumonogatari, dont nous sommes sans nouvelles depuis maintenant plusieurs années.

 
Ce fut donc en 2004 que ces trois personnes, plus connues par les fans d’animation sous le nom de « team SHINBŌ » arrivèrent chez SHAFT. Comme SHINBŌ envisage plus son rôle de réalisateur comme un rôle d’enseignant, son style ressort bien entendu dans les animés de SHAFT. Cependant, les deux autres ont également laissé de très fortes traces dans le style du studio. Ils ont dirigé quelques-unes de leurs séries les plus remarquables. Les différentes personnes travaillant alors chez SHAFT se sont fortement inspirés de leurs manières de faire en apprenant les manières de faire du studio. Ainsi, il est courant de retrouver des particularités d’OISHI dans de très nombreuses scènes des animés produits par SHAFT, quand bien même il n’est lui-même pas à la réalisation. Ceci est aussi vrai, dans une moindre mesure, des habitudes d’animation d’ŌNUMA.
Cependant, il serait réducteur de dire que le style SHAFT n’est qu’un mélange des styles de ces trois personnes. Ils ont certes apporté des éléments des plus visibles de ce style, mais d’autres choses ont également influencé ce qui allait devenir la marque particulière du studio.

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Tout d’abord, les circonstances dans lesquels ce cœur d’équipe a été engagé a énormément joué dans la manière dont ils allaient collaborer. En effet, ils sont arrivés suite à un recrutement massif de personnel après que KUBOTA ait décidé de la restructuration du studio. SHAFT passe d’un organisme spécialisé dans la sous-traitance et la colorisation à un studio d’animation à part entière. Ceci passa, bien entendu, par la réorganisation des équipes au sein du studio, et donc notamment l’emploi de nombreux animateurs.
Ces choses entraînant forcément un coût supplémentaire (et des bénéfices moindres, puisque le département central de la colorisation a été réduit), le studio en ressortit avec un budget très serré. Ce manque de moyens, pas seulement financiers, mais également de main-d’œuvre compétente, obligèrent ces nouveaux arrivants à ruser afin de produire leurs animes à moindre « coût ». Ces ruses influencèrent la manière dont ces personnes ont pu mettre en place leur style propre d’animation et se retrouvent donc dans la marque qu’ils ont laissé dans le style du studio.

 
Pour finir, si nous prenons le mot « style » au sens large, il y a encore deux choses qui sont assez propres au studio SHAFT.
Tout d’abord, les très fortes retouches entre les versions TV et DVD/Blu-Ray. Cela a juste commencé à l’issue d’une suite d’”accidents industriels”, tel que le plus connu incident du Mont Fuji dans Hidamari Sketch x365 (ci-dessous : le fond de la scène de l’onsen, devant être le Mont Fuji, n’ayant pas pu être fait à temps, fut remplacé par le caractère « Fuji » en kanji). Ce genre de choses arrivant de plus en plus fréquemment avec les animes du studio, elles sont devenues une sorte de marque de fabrique de leur production d’animes.

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De même, SHAFT fut parmi les premiers studios à faire réaliser des illustrations de fin par des artistes invités. Qu’ils soient auteurs de dōjin, mangakas, illustrateurs… SHAFT proposa dès Tsukuyomi -Moon Phase- en 2004 a des artistes extérieurs à la production de réaliser ces cartes à mettre à la fin d’un épisode. La plupart des artistes professionnels ont vu leurs œuvres être adaptées par le studio par la suite, et continuent encore aujourd’hui de dessiner pour le studio des années après la production de leur adaptations animées. Cette idée, par la suite reprise par de nombreux studios, est donc originaire de SHAFT et de la team SHINBŌ.
Mais, comme nous avons pu l’évoquer, un tel style ne résulte pas uniquement de quelques personnes particulières du studio. Ces dernières ont pu influencer toutes les personnes qui travaillaient là-bas, leur apportant de nouvelles manières d’animer et de mettre en scène. Ceci est possible grâce à une manière très particulière qu’a SHINBŌ de diriger ses animes, et à une idée singulière qu’a l’ensemble du studio envers la production.

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